Message de Dominique Dattola du 4 Novembre

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ESPEAdressé publiquement aux participants de la journée d’étude de l’ESPE de Rouen du 4 novembre 2015  par la voix de Francine Roussel du CREAL 76.

Je suis sincèrement attristé de ne pouvoir joindre ma lumière aux vôtres en cette journée d’étude sur « la gestation de la Laïcité au XVIIIe siècle » mais la mort s’est invitée à la fête et me retient loin de vous. Ma maman, Claude Jacquette dite Claire Frédéric, s’est éteinte hier à l’aube. Femme de lettres, farouche promotrice de l’égalité des sexes, reconnue comme biographe de la poétesse Manosquine Lazarine Nègre, la petite sœur de Mistral, elle s’en est allée rejoindre ses auteurs préférés : Epicure, Virginia Wolf, Char, Giono et son phare dans la nuit, Marguerite Yourcenar.

Elle était humaniste athée, je suis animiste; d’autres sont agnostiques, monothéistes ou polythéistes. Que sais-je ? De minuscules divergences terriennes que l’ordre macrocosmique ignore. Pendant que l’univers continue de se déployer au rythme qui lui plait, ici bas, nous confrontons nos petites vérités et nos grandes peurs, nos inaliénables convictions, nos moteurs vitaux ; nos réponses rassurantes au mystère insondable de notre propre finitude. Même Socrate espérait trouver dans l’autre monde des hommes meilleurs que ceux là. Depuis l’aube de l’Humanité, face à la mort, nous sommes les champions des questions sans réponse. Mais nul, au nom d’une quelconque option spirituelle, n’a le droit de persécuter ses semblables pour ses croyances, aussi désuètes, magiques, dogmatiques ou cartésiennes puissent-elles lui sembler. La plus remarquable des lois, écrivait Voltaire, c’est la tolérance universelle. Et la Laïcité, héritage du siècle des Lumières, garantit aujourd’hui à chacun la possibilité de penser librement, par le simple effet mécanique de la stricte séparation des églises et de l’état.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Sous l’ancien régime de droit divin, le Chevalier de la Barre, en 1766, en a fait les frais à Abbeville. Il s’inscrivait ainsi dans une lignée toute désignée des bouc-émissaires d’un pouvoir archaïque qui jouait sur les deux tableaux – le sabre et le goupillon – pour maintenir son autorité sans partage : le but de la torture et de la mise à mort de l’accusé n’étant pas de sauver son âme mais de terroriser le peuple et de préserver le bien public. Dans le cas du Chevalier de la Barre, il s’agissait d’atteindre Voltaire et d’intimider philosophes et encyclopédistes. A défaut de pouvoir brûler les auteurs, nous brûlerons leurs lecteurs. Pour l’Abbé Urbain Gandier, dans l’affaire des possédées de Loudun en 1634, il s’agissait de trouver un prétexte pour contraindre la ville à détruire ses murailles et lui faire perdre ainsi son autonomie. Dans l’affaire de l’Abbé Loys Goffridi en 1610 à Marseille, de renforcer le pouvoir royal dans un Comté de Provence encore trop épris d’indépendance. Des procès politiques sous couvert d’accusations de blasphèmes ou de sorcellerie. Trois victimes de la barbarie d’état, un point commun : celui d’avoir placé leurs contestations sur le plan du comportement et non sur celui de la politique : Ils étaient certes lettrés mais étaient surtout de joyeux ripailleurs, des hédonistes aux vies déliées ; non des philosophes tacticiens et retors mais des proies faciles et inconscientes des enjeux réels de leurs procès. Des cibles idéales. Des innocents.

 L’Histoire, toujours en mal de Héraults, a voulu faire du Chevalier de la Barre, un libre penseur, un érudit contestataire ; un esprit fort. Je n’en suis pas si sûr ; rien ne me le prouve. La découverte du dictionnaire philosophique portatif dans la chambre qu’il occupait à l’abbaye de Willancourt ne nous dit pas que l’ouvrage lui appartenait ou qu’il l’avait étudié en profondeur. Sa tante, madame Feydaux de Brou, l’abbesse qui l’hébergeait, en était sans doute plus vraisemblablement la véritable propriétaire. C’est mon point de vue ; mon angle d’attaque. Une chose est plus certaine, ce garnement savait lever le coude, chanter des chansons et casser des carreaux : un jeune homme de son temps, comme tous les jeunes gens de tous les temps. Un anonyme, un antihéros qui se serait bien passé d’une telle publicité et d’une fin aussi tragique.

Vous, moi, votre fils, votre frère, votre père, votre ami, votre voisin. Un anonyme tiré de l’ombre par le pouvoir établi sur la scène cruelle de la raison d’état. Voilà le sujet de mon film.

Les 3 Vies du Chevalier, de l’ancien régime à nos jours, 250 ans et deux heures en ma compagnie ; celle de mes amis et de tous les témoins de son procès, des promoteurs de la Laïcité aussi, qui ont œuvré à travers les siècles pour réhabiliter sa mémoire. Un récit Dionysiaque sur une partition musicale Appollienne. Dix ans de tournage, cent-cinquante participants. Une saga.

Je vous en souhaite une bonne projection mais quand la lumière se rallumera, je ne serai, hélas, pas là pour animer le débat comme à l’accoutumé. Ne m’en voulez pas de m’en être retourné, entre temps, accompagner ma maman aux pays des songes ; à son Serpent d’Etoiles, son Odyssée et sa Cité des Allumettes.

Que vive la liberté.

A Bientôt,

 Gréoux les Bains, ce Mercredi 4 Novembre 2015 avant le lever du soleil.

 Dominique Dattola, Réalisateur

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